Extrait de L'invention du corps de Marc-Alain Descamps

(P.U.F., Paris, 1986. pages 122-128)

(NDLR : les passages en gras sont soulignés par nous.)

Chapitre 4 : L'épilation

L'épilation paraît être une technique du corps bien légère à côté des excès chirurgicaux ; elle est pourtant typique d'une coutume absolument inutile, véritable marque du corps de nos sociétés civilisées. «Une femme sans beauté ne connaît que la moitié de la vie» écrit Madame de Maintenon. En sont bien conscientes les femmes qui luttent sans trêve pour conquérir ou conserver leur beauté. Pour cela, elles sont prêtes à tout accepter. Brûlées, réfrigérées, épluchées, poncées, affamées, dégraissées, paraffinées, épilées, grattées, graissées, huilées, plâtrées, malaxées, pressées comme une éponge, elles en redemandent et payent.

Il existe des livres sur la chevelure, mais l'histoire du poil reste à écrire. Il semble que l'homme ait, de manière générale, honte de ses poils. L'épilation a dû commencer très tôt, d'abord à l'aide de coquilles de moules, comme le faisaient encore des indigènes d'Océanie. Une absolue phobie des poils menant à une complète épilation a été observée par C. Lévi-Strauss chez les Caduveos du Brésil. Ils descendent de super-nobles les Mbayas, qui avaient soumis à l'esclavage d'autres tribus comme les Guanas. «Les nobles faisaient étalage de leur rang par des peintures corporelles au pochoir ou des tatouages qui étaient l'équivalent d'un blason. Ils s'épilaient complètement le visage, y compris les sourcils et les cils et traitaient avec dégoût de «frères d'autruches» les Européens aux yeux embroussaillés.» (Tristes tropiques, p.155.) Revenu quinze ans plus tard, il trouve les techniques du corps toujours vivantes, alors que celles de la poterie sont en pleine décadence. L'exceptionnelle importance de ce travail sur le corps vient de l'affirmation de la supériorité de la culture sur la nature. Il confèrent à l'individu sa dignité d'être humain, il le fait passer de l'animal stupide à l'homme civilisé. De plus, il possède une fonction sociologique, en traduisant la complexité des castes et la hiérarchie des statuts.

Des raisons morales et religieuses peuvent s'y ajouter, comme nous avons pu l'observer chez les Jaïns des Indes. Les sages de cette religion ne feraient pas de mal à une mouche et pour cela, portent un voile devant la bouche et le nez. Ils sont nus, vêtus simplement des quatre points cardinaux et complètement épilés. Cette épilation se fait progressivement durant toute une vie. Elle exprime la complète divinisation de l'homme, qui se fait par son éloignement progressif de son apparence animale. Cette religion paraît être une des plus anciennes du monde. Les Jaïns pratiquent si complètement la non-violence que leur sang, prétendent-ils, en devient blanc comme du lait.

Dans nos sociétés, ce sont les femmes qui s'épilent, pas les hommes. A la question : pourquoi les femmes s'épilent-elles ? on ne peut que répondre «parce que c'est une mode». La coutume a donc beaucoup varié à ce sujet. Il semble que ce soit plutôt une pratique de fin de civilisation, du moins chez les Blancs. Les Noirs et les Jaunes, ayant relativement peu de poils, ont plus de facilité pour les épiler. Pour les Blancs, la règle générale semble donc de rester tels quels. L'épilation du visage des femmes n'est apparue que chez les Egyptiennes, les Grecques, les Romaines et à Byzance. Il y a eu aussi une mode d'épilation du haut du front par les dames de la Cour, qui voulaient plaire et ressembler à Marie Stuart, chez qui c'était naturel.

Dans toutes les Cours d'Europe, on savait que les nobles musulmanes avaient des secrets pour s'épiler complètement. Elles utilisaient la technique à la cire qu'elles préparaient elles-mêmes et arrachaient les derniers poils restants avec un double fil de soie. Ceci est expliqué dans le livre de beauté d'Alexis le Piémontais, qui eut plusieurs éditions à Paris au XVIe siècle, Le secret merveilleux duquel les grandes dames mores usent, par lequel elles font que leurs filles n'ont pas de poil sous les bras et autres lieux. Mais dans tout le peuple, il y avait une grande négligence dans ce domaine. Des modes inverses ont même existé. En Yougoslavie, on préférait les femmes poilues et, avant la guerre de 1939, les femmes avaient l'habitude de se couper des morceaux de cheveux et de les mettre dans les bas pour paraître avoir les jambes poilues. Et cette mode a été signalée dans tous les Balkans. Il a existé aussi un peu partout une grande attirance pour les femmes à barbe. Sans remonter jusqu'à Hatshepsout la seule femme pharaon, qui portait une barbe, ou à Sainte Wilgeforte, fille barbue d'un roi du Portugal qui fut crucifiée, puis honorée dans toute l'Europe le 20 Juillet, on a pu répertorier plus d'une vingtaine de femmes à barbe. La plus célèbre fut Madame Delait (1865-1939) qui a maintenant son musée à Thaon-les-Vosges.

D'ailleurs, se raser les poils des jambes n'avait pas de sens pour une femme qui portait des robes longues pendant des millénaires ou de gros bas de laine tricotés. Cette mode n'est donc apparue qu'avec les robes courtes et les bains de mer en 1920. Encore était-ce très négligé pendant toute la guerre, sauf pour les femmes qui se peignaient des bas de soie sur les jambes, sans oublier la raie sur l'arrière. La mode ne s'est donc établie qu'en 1946 avec l'arrivée des bas nylon transparents venant des Etats-Unis. Alors, les femmes qui ne se rasaient pas les jambes étaient l'objet de critiques et de moqueries.

Deux études ont pu être réalisées sur l'épilation des femmes. La première avec l'aide de Grac H. et Grac R. en 1972 a porté sur une population de 90 femmes. Elles se divisaient en 30 femmes mariées de Paris, ayant au moins un enfant d'âge scolaire, 30 étudiantes parisiennes célibataires et 30 femmes corses dont 15 étudiantes et 15 femmes mariées avec au moins un enfant d'âge scolaire. Aucune différence n'ayant pu être trouvée dans les pratiques d'amaigrissement, de déodorants ou d'épilation entre les femmes corses et parisiennes, les comparaisons n'ont porté qu'entre 45 femmes mariées de plus de 25 ans et 45 étudiantes de moins de 25 ans. 80 % de la population s'épile les jambes, les sourcils et les aisselles ; mais il n'y a que 65 % des étudiantes à s'épiler les aisselles ; les autres invoquent le refus d'un conditionnement et le retour à la nature. 45 % utilisent une crème dépilatoire (surtout pour les aisselles) et 38 % un rasoir mécanique (surtout pour les jambes), 25 % la cire, 8 % un rasoir électrique, 5 % la pince à épiler (sourcils) et aucune n'avait eu recours à l'épilation électrique ou à une lotion. 43 % s'épilent moins fréquemment les jambes quand elles portent un pantalon et les aisselles sont épilées pour sortir l'été ; c'est-à-dire que l'on ne s'épile que pour les autres, quand cela va se voir. 55 % de la population totale éprouve du désagrément à s'épiler, pourtant il y a 70 % des femmes mariées et 50 % des étudiantes à le trouver indispensable. Les raisons invoquées sont négatives (conditionnement social, exploitation commerciale, femme-objet) pour 12 % des mariées et 32 % des étudiantes ou positives (tradition, esthétique, féminité) pour 79 % des mariées et 51 % des étudiantes. Les dépenses apparaissent minimes (nulles pour la moitié des étudiantes et 15 % des mariées, moins de 50 francs pour 30 % des étudiantes et 45 % des mariées). En conclusion, il semble donc que l'épilation est un fait établi pratiqué par conformisme, ne soulevant aucune récrimination et relativement peu coûteux.

La variable géographie (Corse-Paris) n'ayant pas fonctionné, nous avons été amené à refaire cette étude avec les mêmes enquêteurs en 1973 sur 120 femmes : 30 étudiantes de moins de 25 ans, 30 femmes mariées françaises et parisiennes de 25 à 60 ans ayant un enfant d'âge scolaire, 30 femmes mariées du Maghreb de 25 à 60 ans vivant à Paris avec au moins un enfant d'âge scolaire et 30 femmes de plus de 60 ans vivant seules dans un centre d'hébergement de Paris (19e). Une comparaison a pu être établie entre les normes et les faits. Tout doit être épilé à part les cils, mais l'est moins qu'il le devrait : sourcils (83-73 %), mollets (83-69 %), surtout le visage (62-36 %) et le buste (23-7 %). On s'épile en moyenne une fois par mois, mais surtout pour une soirée ou au printemps et en été, quand on ne porte pas de pantalon, avec une pince (63 %), un rasoir (58 %), la cire (45 %), une pâte (20 %), 0 % avec une lotion ou par épilation électrique. Cela se fait dans la salle de bains (70 %), la cuisine (20 %), dans un institut (10 %), sauf pour les femmes du Maghreb qui se font toutes épiler une fois par mois, à la fin de leurs règles. Les raisons données sont esthétiques (41 %), hygiéniques (24 %), sociales (19 %). Le poil est associé au négligé (55 %), à la saleté (32 %). C'est la couleur qui importe : le noir fait sale et négligé ; 70 % croient que les blondes ont moins besoin de s'épiler (avec 70 % de brunes dans la population). Ces femmes vont toujours au devant de la demande, qui n'est faite par le mari que pour 20 %. L'épilation est, toujours vécue comme peu agréable ; elle procure des désagréments corporels : brûlures, boutons, rougeurs, démangeaisons... Mais aucune femme ne s'insurge ; cela leur paraît normal et doit durer toute la vie. Des variables culturelles apparaissent : les femmes du Maghreb ne s'épilent pas moins que leurs normes. Toutes s'épilent les aisselles, contre 73 % des Parisiennes, 90 % s'épilent le pubis, contre 10 % des Parisiennes et 37 % les bras, contre 3 % des Parisiennes. Elles utilisent une technique de cire avec du sucre, de l'eau et du citron au bain-marie (le merveilleux secret d'Alexis le Piémontais). Pour 50 % d'entre elles, cela est demandé par le mari, car le poil fait sale pour elles, alors qu'il fait négligé pour les Parisiennes. Pour 76 % des femmes du Maghreb, l'épilation est liée au mariage, à I'hygiène et à la sexualité. La séance d'épilation qui a lieu au hammam est, pour elles très agréable, car c'est l'occasion de sortir, de bavarder entre femmes, de prendre un bain, de se faire teindre les cheveux au henné, de se faire masser une fois par mois, régulièrement été ou hiver. Les Parisiennes s'épilent quand on risque de voir leurs poils, pour les autres ; les femmes du Maghreb, parce que c'est la tradition dans le mariage. D'autres différences sont apparues entre les femmes seules de plus de 60 ans et les autres. Les personnes âgées s'épilent plus le visage, beaucoup moins tout le reste, donc elles utilisent plus la pince et le font régulièrement sans influence des saisons. Pour elles, le poil est laid et évoque la virilité et la vieillesse. En conclusion, il apparaît donc que l'épilation est un problème spécifiquement féminin et culturel, sans aucun fondement rationnel ; cela fait simplement partie des techniques de socialisation, d'appartenance à un groupe et d'humanisation1.

Cet ensemble de recherches nous permet de comprendre la signification profonde de l'épilation et son report quasi exclusif sur la femme. Quatre dimensions apparaissent et se joignent dans une opposition à la sexualité :

a/ Les femmes s'épilent par désir d'infantilisation2. Les poils sont un caractère sexuel secondaire, qui n'apparaît qu'à la puberté. Etre épilée pour une femme, c'est ressembler a une petite fille impubère (un peu selon le désir de l'anorexique). Le malheur, c'est que certains hommes aiment cela3.

b/ Par répression sexuelle. La femme veut apparaître lisse (smooth), pure, vierge, idéale, angélique, sans sexualité. Nous retrouvons ici tout le mythe de l'angélisme et de la somatophobie. Les femmes l'ont plus intériorisé ; il est vrai qu'elles ont vécu pendant deux mille ans sous le mythe culturel de l'Immaculée Conception de la Vierge Marie qui a conçu sans acte sexuel, donc sans péché.

c/ Par différenciation sexuelle. Les hommes semblaient avoir plus de poil que les femmes. Pour eux, le poil est mieux accepté, il est synonyme de force et de virilité. Donc
en enlevant ses poils, une femme est encore plus féminine, elle accroît sa différence. Les femmes veulent égaler les hommes, mais pas en ce qu'ils ont de viril, qui leur paraît grossier et brutal. Il est quand même curieux de noter que les femmes, pour rivaliser avec les hommes, prennent leurs pantalons, leurs vêtements, leurs cravates, leurs coupes de cheveux, mais pas leurs poils4.

d/ Par opposition à l'animal. Malgré ce qu'en dit Desmond Morris, I'homme n'est pas du tout un singe nu ; il a des poils partout, sauf sur la paume des mains et la plante des pieds. Mais il cherche à effacer l'ignominie de son passé animal, et encore plus la femme. Il est notable qu'à l'instar des animaux, on puisse utiliser le terme de mâle pour l'homme (ce qui le flatte), mais pas de femelle pour la femme (ce qui la blesse mortellement)5. Les poils qui évoquent le plus l'animal sont ceux du pubis, puisqu'on parle de toison pubienne. Et il faut bien noter que cela a été gommé durant toute notre civilisation. Depuis les Grecs, les hommes ont toujours aimé représenter le corps de la femme en peinture ou en sculpture, mais jamais ils ne l'ont représenté telle qu'elle est en vérité avec sa toison pubienne. Il y a eu une censure universelle et unanime. Et l'humanité6 s'est donc inventé un modèle idéal de la femme, complètement irréel. Le plus curieux est que cette toison pubienne qui lui fait si horreur, car elle évoque l'animal, n'existe chez aucune espèce animale. Personne ne semble jusqu'à maintenant avoir fait la remarque que les animaux ont des poils partout, sauf justement là où en a l'homme. Les poils humains ne sont donc pas des vestiges de la toison animale, mais des productions plus récentes. Les animaux ont des poils sur la tête, sur le dos, le long de la colonne vertébrale, sur les pattes parfois. Mais jamais ils n'ont de poils au pubis, au périné, aux aisselles ou sur les seins, même pas une seule espèce de singes, qui sont pourtant les plus proches de l'homme. Au contraire des animaux, les poils humains semblent n'avoir aucun rôle protecteur. Ils apparaissent dans les creux et les zones de transpiration, et semblent avoir pour seul rôle de retenir et d'amplifier les odeurs sexuelles. De même, on tient les poils pour frustes, sauvages, négligés, mais curieusement, c'est l'homme blanc qui est poilu comme un singe (à l'inverse plus exactement), pas l'homme noir ou jaune qui est presque entièrement glabre. Et précisément tous les Blancs, même les Aborigènes australiens ou les Ainous des îles japonaises. Personne ne peut dire encore pourquoi.

Pour conclure, la technique corporelle de l'épilation nous paraît un très bon exemple de marque du corps que nous nous imposons sans y réfléchir et qui est donc parfaitement comparable à celles que nous reprochons aux sauvages. Et les femmes, qui portent tout le poids de cette oppression ne se sont jamais insurgées contre cette mode. Même les plus féministes dans leur révolte n'ont rien à critiquer à l'épilation.

© P.U.F.

Notes du M.I.E.L. :

1. Lorsque l'épilation est considéré par ceux qui la pratiquent comme marque d'humanisation, cela dénote une incapacité à penser l'humanité en dehors des pratiques de son propre groupe. Tout au contraire la normalisation (dont relève l'épilation) est déshumanisante, la recherche de l'humanité transcende au contraire les identités groupales. Etre humain n'implique pas l'éloignement de l'animalité, au contraire, on ne peut se définir comme humain par opposition à l'animalité. Le faire relève de la névrose (de même que, par exemple, se retenir de péter est névrotique.)

2. On ne peut dire qu'il y ait (du moins consciemment) désir l'infantilisation. La pratique de l'épilation est associée au fait de devenir mature. En devenant pubère, le corps de la femme prend à la fois les formes de la mère (seins, fesses) et la peau glabre de la petite fille (en s'épilant). Ainsi la femme marque-t-elle son renoncement à la sexualité. Renoncement (plus exactement domestication) exigé par la société patriarcale.

3. Il ne faut pas oublier qu'il existe un certain décalage entre le goût réel des hommes et la représentation que les femmes s'en font. En ce décalage réside une aliénation des femmes et c'est là le malheur.

4. Ce n'est pas si curieux : les femmes prennent aux hommes les signes du pouvoir social et non les signes de la masculinité biologique.

5. Plus précisément, mâle est socialement valorisé et femelle est dévalorisée. En effet la sexualité de la femme fait peur, le corps de la femme est sale (le poil ne fait pas sale sur un corps d'homme). Ceci étant issu de la pensée judeo-chrétienne.

6. patriarcale

 

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Mouvement International pour une Écologie Libidinale (MIEL) - www.ecologielibidinale.org - Dernière mise à jour le 11 novembre, 2008